Cead Nua
Chapitre n°9 : Guerre et paix
Publié le : 2026-07-01
- Voilà dix jours qu'elle ne quitte plus sa chambre... Je commence vraiment à m'inquiéter.
Nah prit la tête dans ses mains et soupira.
- Elle mange au moins ?
- Ah peine, je laisse une assiette matin, midi et soir devant sa porte mais elle en mange à peine la moitié. répondis Nilla d’un ton plaintif.
-Rhaaaaa…. Nah se retint de grogner. Laissons-lui encore quelques jours, elle s’en remettra.
Elion, qui écoutait la conversation depuis l’embrasure de la porte, sentit son cœur se serrer. Jamais il n’avait vu son amie dans un tel état. La Khézia qu’il connaissait trouvait toujours une raison de sourire, même dans les pires moments. Cette fois, la joie semblait l’avoir définitivement abandonnée.
Il se souvint soudain qu’elle lui avait proposé un massage. Peut-être que renverser les rôles lui ferait du bien.
Ravi de son idée, il se précipita dans la réserve pour récupérer une jarre d’huile et empruntât un banc molletonné dans la chambre de Drakham qui était le seul alors à avoir investi dans des meubles de confort pour sa chambre.
Toquant à la porte de la chambre de Khézia, le trac prit par surprise Elion qui se mit à douter. Allez-elle ouvrir la porte, allez-t-elle accepter, allez-t-elle apprécier la proposition et ne risque-t-il pas de la blesser d’une quelconque manière ? Alors qu’il était sur le point de partir en courant, la porte s’ouvrit et dévoila la femme chat, le pelage grisonnant et la silhouette amaigrie. Ses yeux creusés et ses moustaches tombantes lui donnaient l’air d’une ombre d’elle-même.
- Tu… tu serais intéressée par un massage ? demanda-t-il maladroitement en montrant la jarre.
- Moui. murmura-t-elle d’une voix éteinte.
Dans un silence gênant, ils installèrent le banc. Khézia s’allongea, le dos découvert. Elion fit couler un filet d'huile de ses omoplate jusqu'à ses reins et commença à l’étaler de la pomme de sa main. Sous ses doigts, chaque muscle semblait noué comme une corde trop tendue.Il sentit la tension accumulée depuis des jours. Il commença à tapoter les muscles raides pour essayer de les détendre.
- Tu as l’air d’aller mieux depuis la chasse au griffon. remarqua-t-elle.
- Oui, depuis j’ai eu le temps de réfléchir et d’être plus sûr de ce que je veux être et faire. répondit-il avec une assurance qui n’était pas familière à ses habitudes.
- Qu'est-ce qui te faisait douter ? demanda-t-elle, intriguée.
- En fait... je ne sais plus trop où j’en étais, à l’origine j’ai rejoint votre compagnie d’aventuriers pour me sortir de la pauvreté mais aussi de l’ennui qui était mon quotidien. Vivre des aventures et être payé pour ça, c’était un rêve. Puis nous sommes arrivés à Cead Nua…
- Je sens une pointe d’amertume, pourtant c’est l’occasion pour toi d’enfin profiter de l’argent que tu as accumulé et de vivre une vie de château.
- Justement la vie de châteaux appelle un nouveau quotidien et j’ai un peu été effacé sous les ordres de Nah ou les combines de Drakham, maintenant je m’occupe d’élevage de lapins, de réguler la forêt, d’aider à entretenir les registres avec Edhelhand.
- Et des chasses de griffon, c’est quand même une sacrée aventure ! rétorqua énergiquement Khézia, qui était maintenant totalement détendue.
Elion commença à travailler les articulations en leur faisant effectuer lentement des rotations, ce qui ne manqua pas d’extorquer quelques couinements aigus de douleurs à l’ancienne voleuse.
- Oui je te le concède, cette petite escapade était une bouffée d’air frais, la sensation de combat en cœur avec les camarades je ne m’en lasse pas. Mais en vérifiant, je me suis rendu compte que j’aimais la vie de château parce que j’étais entouré de personnes que j’aimais et qui m’intéressaient. Même les intrigues de cour sont devenues une sorte d’aventure. Et même si je ne suis pas moteur des décisions, j’aime être un artisan de leur mise en place. Comme quand on combat côte à côte sous les ordres de Nah, on le suit aveuglément.
Khézia tiqua.
- Peut-être qu’on suit Nah un peu trop aveuglément… J’aurais dû remettre en doute sa décision. elle enfonça sa tête dans un coussin.
- Tu regret que Nah ait fait ce choix, mais qu'aurais-tu fait à sa place ? Quelle décision aurais-tu prise pour gérer cette crise ?
La trésorière resta silencieuse pendant un temps avant de répondre.
- Je ne sais pas... mais sa décision était immorale !
- ...Mais selon qui ?
- Comment ça ?
- Selon ta morale ? Selon celle de Nah ? Selon celle du royaume ? Nah est resté droit dans ses bottes en seigneur de Cead Nua, en agissant au mieux pour elle. Et selon toi, tuer uniquement le baron était plus moral ? Pour que son fils vienne se venger à son tour et que le conflit dégénère ?
- J’en sais rien !
- Faire confiance à quelqu'un, ce n'est pas seulement quand il prend les décisions qu'on aurait prises nous-mêmes. C’est le principe d’un chef, il prend les décisions quand le groupe n’arrive pas à en prendre collégialement. Pour qu’on ne stagne pas et qu’on se fasse prendre par l’inertie des événements.
Khézia réfléchit longuement. Elion lui fit craquer ses épaules, ce qui ne manqua pas de la soulager.
- Tu parles bien, tu as suivi des cours de Edhelhand toi non ?
- Je ne te cache pas que j’ai profité de quelques occasions pour l’écouter faire cours. Tu devrais y faire un tour, toi aussi, ça aide à trouver des réponses à ses questions.
Le masseur commença à s’atteler aux jambes de sa patiente qui se mit à ronronner quand il lui malaxa les coussinets de ses pattes. Elion était heureux de la voir si détendue et apaisée.
Nah traversait fièrement les étals des paysans de Cead Nua qu’il avait fait installer sur la place du forum de la forteresse. Les étals regorgeaient de légumes colorés, les viandes quant à elles dégageaient de délicieuses odeurs qui caresser les narines du demi-orc et creusaient son estomac. Des terrines de lapin, du bœuf séché, des saucisses de porc, de la viande de grison, des rillettes de poulet, il ne savait plus où donner de la tête et se retenir de faire un carnage.
Il n’était pas le seul à naviguer entre les étalages en quête d’odeur et de saveur. Les paysannes et leurs enfants allaient de stand en stand avec de larges paniers en osier afin de les remplir de denrées.
Le seigneur de Cead Nua avait oeuvré pendant des jours et des jours avec ses conseillers pour mettre en place cette réunion qui se répèterait maintenant tous les sept jours. Chaque habitant de la forteresse avait le droit a un quota d'entrée mis à disposition par les exploitants des terres. Les restes de cette matinée allaient ensuite être acheminés dans les villes et villages voisins pour être vendus sur leurs places de marché .
Drakham avait insisté pour que deux stands particuliers soient présents pour ce « marché solidaire », comme Nah l’avait baptiser. Un stand de ferronnerie et de menuiserie était disponible pour tous ceux voulant réparer des meubles ou affûter des outils. Ce dernier était allé à la capitale pour missionner des bâtisseur et outilleurs à construire à Cead nua une forge et une menuiserie moderne avec de la machinerie complexe pour faire du travail de gros œuvre et avoir une forte production. L’objectif à terme était d’avoir à Cead Nua tous les savoirs nécessaires pour agrandir le bourg dans les prochaines années.
Tous deux se croisèrent inopinément.
- Alors Drak ! Ton investissement se porte bien ?
- Les paysans ont des outils dans un état lamentable. J’ai formé un de mes employés à la meule et je compte l’envoyer dans les villages alentour. Il y a un vrai marché à prendre.
- N’oublie pas de transmettre les registres à Khézia, sinon elle va nous faire une scène.
- Si elle est en état de la faire… répondit l’elfe avec un sourire en coin.
Nah ne releva pas. Un malaise passa brièvement entre eux.
- Bon, assez flâné. Edhelhand veut nous réunir dans la salle du trône. Encore une de ses «"urgences", je suppose.
Tous deux partirent au château en traînant la jambe. Edhelhand avait pris l'habitude de convoquer le conseil pour la moindre broutille, transformant chaque sujet anodin en un interminable exposé. Les habitants du château en venaient à redouter chacune de ses convocations.
Le haut elfe attend impatiemment que les derniers convenus arrivent, tapotant le sol de ses mocassins. Il avait revérifié pour la première fois sa nouvelle tenue d’archimage de Cead Nua, une robe d’un bleu azure brodée de branches de pin d’or, comme ceux qui peuplaient en grand nombre la forêt adjacente. Sur son dos le visage de la sainte des voyageurs avait était reproduit a l’identique a celui présent sur le châtelet de la forteresse.
Sur ses manches, un anneau blanc avait été cousu pour chaque centenaire de l’elfe, une vieille tradition perpétuée par les hauts elfes, ce qui ne manquait pas d’irriter Drakham en lui rappelant que l’enchanteur était son aîné.
Pour chapeauter le tout, un haut de forme pointue au même couleur que la robe coiffée par le magicien.
Les derniers retardataires entraient enfin dans la salle et l’assemblée put enfin commencer.
- Bon, ravie de vous voir présente et présente presque en temps et en heure. Notamment vous, ma très chère Khézia, vous nous avez manqué. déclara l’orateur en se rapprochant de la trésorière. C’est même idéal au vu du sujet du jour.
- Et à quoi devons-nous nous en tenir aujourd’hui ? demanda l’elfe noir, impatient. Non ! En fait, laissez-moi deviner, un lutin farceur dans le château ? Une jument a mis bas une licorne ? Ou peut-être pour interdire certains encens au sein du château sous prétexte qu'ils contrarient votre odorat.
La salle eut des sourires en coin, des rires étouffés.
-Très drôle cher Drakham, très drôle… Travaillez encore un peu votre humeur et vous arriverez bientôt au niveau de mes élèves. Mais non, aucun de ses sujets n’est sur la table, le sujet du jour nous est porté par ma chère et tendre Laedya. il la salua et invita la druidesse à prendre la parole.
- Les signes de mère nature sont clairs, le pays va changer de saison, des temps froids et humides se préparent. J’encourage donc à ce que Cead Nua se prépare pour y survivre.
Les auditeurs restent silencieux, circonspects. Nah demanda alors plus de détails.
- Mais je pensais que le royaume ne connaissait qu’une saison ? Les soleils tournent toute l’année au zénith et brillent de la même chaleur.
- C’est exact. repris Edhelhand. Mais les flux de mana tellurique sont changeant, ils se tarissent, s’enfonce plus profondément dans le sol. Nos terres perdront leur fertilité qu’on leur connaît. D'autres signes le prouvent, Brand l'a constaté lui aussi.
- Je suis effectivement du même avis, les animaux sauvages se font de plus en plus rares, partant vers le sud. Tous les jours des oiseaux du sud nous survolent pour aller au nord. Les animaux perçoive les changements climatiques bien à l’avance contrairement à nous, mais il faut faire comme eux et s’adapter à la future météo.
L’hémicycle était convaincue, la druidesse disait vrai et était appuyée par de solides arguments. Tous se tournèrent vers le chef de ces lieux.
- Et que préconisez-vous ? demanda Nah d’un ton sérieux.
- Faire des stocks de denrées non périssables, de bois, de fourrures. Mais aussi parsemer que de gravier recouvre nos sols pour ne pas patauger dans la boue, calfeutrer les maisons en bois avec de la chaux et de la paille. Et cela au plus vite possible avant que l’on soit pris de cours. exposa l’archimage.
Nah se tourna vers Drakam et Khézia qui maîtrisaient bien plus les sujets économiques que lui.
- Vous en pensez quoi ?
- On a encore une réserve d’or convenable, mais je pense qu’une grande partie de nos travaux peuvent être faits par vos sujets. répondit la trésorière. Il me semble que les productions des paysans sont suffisamment abondantes pour remplir le grenier de Cead Nua, on peut réduire nos exportations pour les orienter vers nos stocks.
- Il est évident que nos rendements sont largement supérieurs à nos besoins et on produit tout le nécessaire. Par contre, pour les travaux de menuiserie et d’aménagement des sols, c’est plus complexe. Il nous faudrait le concours d’architecte et de menuisier compétent. Je compte faire un tour à la capitale, un membre de la guilde des artisans accepterait volontiers de s’installer ici contre son pesant d’or. ajouta l’elfe noir.
- Alors c’est réglé, sors de la trésorerie le nécessaire et recrute un artisan avec une famille. Je veux qu’il s'installe ici et qu’il y reste.
- Très bien, je donne des instructions à mes employés et je pars sur le champ.
La réunion prit fin, les participants au ange que cette dernière fut était si courte et expédiée en quelques minutes. Chacun retourna à ses activités respectives et Nah alla dans son bureau, de la paperasse l'attendait. Contrat, rapport, registre, tout un tas de choses barbantes qui ennuient le guerrier. Il se pancha sur son balcon et se perdit dans ses pensées.
Le demi-orc contempla les remparts. Chaque pierre était solide. Les gardes accomplissaient leur ronde sans incident. Les paysans riaient au loin, tout allait bien. Il aurait dû s'en réjouir, pourtant une partie de lui espérait presque entendre sonner le cor d'alarme.
Il grinça des dents.
- Maudits soient les temps de paix !
Il rigola, conscient de la stupidité de la situation. Et pourtant, il le pensait vraiment.
- Alors, vous serez ravie de la mauvaise nouvelle que j’amène avec la venue.
Une bourrasque fit claquer les volets. Les flammes des chandelles vacillèrent. Nah posa aussitôt la main sur le manche de sa hache.
- Qui est là ?
Une silhouette était assise dans le fauteuil, comme si elle avait toujours été là. L'archimage du roi.
- Je vous avais dit que je vous recontacterai.
Nah souffla lentement.
- Entrez par les portes comme tout le monde.
Le vieil homme esquissa un sourire.
- Je crains que le temps des politesses soit révolu. son regard se fit soudain grave . Les forces du mal frappent à nouveau ces terres, il est temps pour vous de prendre les armes
Commentaires
Ben (29/09/2026 15:01)
Trop cool
Ben (29/09/2026 15:01)
Trop cool
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