Cead Nua

Chapitre n°7 : Du plomb dans les ailes

Publié le : 2026-06-18

Drakham se tenait penché au-dessus d’une grande table installée dans la cour vers la muraille sud à l’intérieur de la forteresse. Des dizaines de plans et de croquis étaient maintenus en place par des pierres et des bouquins pour éviter que le vent ne les emporte.

Avec ses propres économies, l’elfe noir avait entrepris de faire construire une écurie à cet emplacement. Nah avait donné son accord sans trop de difficulté, la mage-lame lui avait promis d’organiser des convois réguliers pour permettre aux villageois de vendre leur surplus de production. L’idée avait particulièrement séduit le demi-orc lorsque l’elfe avait mentionné l’acquisition de Percherons. Une race de chevales puissante, l’une des rares capables de supporter son poids en armure complète. Bientôt, Cead Nua pourrait écouler une partie de ses récoltes, Drakham toucherait une commission sur chaque transaction, et les paysans participants recevraient leur part. La forteresse était sur la voie de la prospérité, et cette perspective réjouissait autant les habitants du château que ceux du bourg.

 

Un concert de hennissements éclata du côté de la porte ouest. Drakham releva la tête de ses plans d'écurie et fronça les sourcils. À cette heure-ci, aucun convoi n'était attendu. Intrigué, il abandonna ses parchemins et se dirigea vers l'agitation.

Il s’agissait de nobles. Leurs montures ne semblaient pas fatiguer, signe qu’ils venaient des terres voisines. Ils demandèrent une audience immédiate avec le seigneur de Cead Nua. Drakham les suivit discrètement jusqu’à la salle du trône, où plusieurs curieux s’étaient déjà rassemblés. Nah, fidèle à ses habitudes, avait tenu à ce que l’entrevue reste publique malgré les protestations des visiteurs.

Le meneur se présenta sous le nom d’Edoran, seigneur des Terres de la Montagne Solitaire, voisines de Cead Nua. Les marchands qui l’accompagnaient semblaient profondément inquiets. Un griffon avait attaqué un relais commercial sur une grande route et y avait établi son nid, paralysant le trafic. Edoran avait cherché en vain des aventuriers ou mercenaires sur ses terres. Aucun n’avait répondu à l’appel, prétextant la difficulté et la dangerosité de la tâche. Gêné, il finit par formuler sa requête, il implorait l’aide de Nah. En guise de paiement, il s’engageait à prolonger la route jusqu’à Cead Nua.

La proposition fit grincer des dents. Khézia fronça les sourcils, tout comme une bonne partie de l’assemblée qui jugeait l’offre outrageusement avantageuse pour le seigneur voisin.

Drakham en avait assez vu. Il se glissa silencieusement jusqu’au trône, se pencha à l’oreille de Nah et murmura quelques mots. Puis, il se retira.

Nah se leva. Sa voix grave et assurée ramena aussitôt le silence dans la salle.

- J’accepte votre proposition, seigneur Edoran. Nous partirons demain à l’aube régler ce problème.

Nah avait choisi pour l’accompagner, Khézia, Drakham, Elion et quelques villageois, ce qui ne manqua pas d’intriguer la femme chat qui, en chemin vers le relais, le questionna sur ses motivations.

- Pourquoi as-tu accepté ? Et ne me dis pas que c’était uniquement pour le combat.

- C’est une route importante, il faut qu’elle rallie Cead Nua. Elle nous reliera au massif montagneux du royaume nain. Nous pourrons obtenir des pierres de qualité à bas prix pour rénover entièrement Cead Nua.

- Et l’extension jusqu’ici ne prendra que quelques semaines, je suppose… Et les villageois ?

Nah baissa d’un ton.

- Le relais dispose d’outils, de pièces pour chariots et de fers à cheval. Les villageois ramèneront tout ça. Ce sera utile pour l’écurie.

L’ancienne voleuse le dévisagea, mi-amusée mi-scandalisée.

- C’est du vol pur et simple, et je sais de quoi je parle.

- On laissera juste assez pour que ça ressemble à l’œuvre de pillards. Ne t’inquiète pas.

- Cette idée ne vient pas de toi. Elle se retourna et regarda le mage-lame qui observait leur discussion au loin. C’est cette elfe sournoise qui te l’a soufflée ?

Nah ne répondit pas tout de suite, légèrement gêné.

- Disons qu’il a eu de bons conseils.

- N’oublie pas que c’est toi le seigneur, Nah. Il prend de plus en plus de place. Dit-elle sévèrement.

Le demi-orc grogna.

- Mes décisions restent les miennes !

Khézia n’insista pas, mais la tension entre eux resta palpable tout le reste du trajet.

 

Une vieille tour de guet se dressait au sommet d'une butte rocailleuse. Battue par les vents et mangée par le temps, elle dominait la forêt comme un doigt de pierre et de bois pointé vers le ciel. Aucune trace visible du griffon. Nah ordonna à Khézia de rester en arrière avec les villageois, prête à organiser leur fuite si nécessaire.

Accompagné de Drakham et d’Elion, il s’approcha en silence. Le chasseur, aux sens les plus aiguisés, prit la tête. Le griffon était soit absent, soit au sommet de sa tour dans son nid, leur plan était d’aller le cueillir là-bas ou de l’attendre en cas d’absence. Ils traversèrent la clairière et pénétrèrent dans la tour. Les deux premiers étages étaient en pierre et ils purent monter sans bruit. Les suivants étaient en bois, plus risqués.

Au quatrième étage, Elion leva la main. Des mouvements légers provenaient du sommet. La créature semblait dormir. Elion, le plus agile, grimpa le premier à l’échelle et entrebâilla la trappe qui menait au toit de la tour. Le griffon était là, tête enfouie sous son aile, plongé dans un sommeil lourd. Une occasion en or.

Ils allaient pouvoir porter un coup par surprise à la créature, touchant sans difficulté. Il fallait trouver le moyen de lui infliger un coup grave voire fatal. Le choix le plus logique était que Nah ouvre le bal avec un coup de hachoir puissant, mais il était bien trop lourd pour monter à l’échelle sans risquer de la casser ou émettre un bruit d’armure en grimpant.Un puissant sort de Drakham pourrait faire l’affaire mais la canalisation de son mana pourrait réveiller la créature avant qu’il ne puisse lancer son sort. Elion était le plus opportun mais n’avait pas les capacités pour faire une attaque de grandes ampleurs. Il fallait agir vite avant d'être réparé, Drakham eut une proposition.

Nah bougeait de droite à gauche selon les signes qu’Elion lui faisait, arme à la main pointée vers le plafond de bois, prêt à le transpercer et atteindre la créature à travers les planches.

Au-dessus d'eux, seul le souffle lent du griffon endormi troublait le silence. Le chasseur fit un signe et le demi-orc enfonça le plus profond possible sa longue lame dans le plafond. Le bois explosa. La lame mordit profondément dans la chair du griffon. Un hurlement strident retentit, suivi d’une cascade de sang chaud qui se déversa sur Nah qui ne cacha pas le plaisir cru qu’il ressentit.

Le griffon, fou de rage, arracha une partie du toit et s’envola maladroitement, une large plaie au cou.

Khézia, observa la scène avec grande attention, dit aux villageois de se cacher dans les fourrés et fonça dans la direction du combat armé de son nouveau javelot.

Le monstre esquiva des traits de flammes projetés par le mage-lame, mais une flèche d’Elion se planta dans l’articulation de son aile droite. Il vacilla, perdit de l’altitude et dut se percher sur la tour pour ne pas chuter, là où Nah l’attendait.

Le guerrier enchaîna des coups larges et amples pour trancher le plus de chair de la créature qui faisait trois fois sa corpulence. Il ne fut pas en reste et encaissa plusieurs coups de griffes et de bec. Le griffon repoussa le demi-orc d’un battement d’aile et continua de délivrer des bourrasques en direction du groupe qui se rapprocha dangereusement du bord de la tour, rafale après rafale.

Au pied de l’édifice, Khésia regardait le volatile harceler de coups ses compagnons. N’ayant pas le temps de monter, elle élança sa main derrière elle pour chercher le plus d’ampleur et projeta son javelot à la verticale en direction de sa cible. Le projectile d'argent traversa l’humérus de l’aile droit dans un craquement sec et disparut dans les nuages comme une étoile filante. L'aile du griffon pendait au reste de son corps, presque sur le point de s’arracher sous son propre poids.

Les trois compagnons au sommet de la tour saisirent l’occasion pour agir en cœur et, sous l’impulsion de Nah, ils chargèrent la créature pour la faire chuter de la tour.

Khézia, encore surpris que son arme avait totalement disparu dans le ciel, n'eut que peu de temps avant que le griffon manque de l'écraser de toute sa masse. D’une roulade pressée mais habillée, elle se mit hors de danger, mais plusieurs débris la frappèrent de dos.

Nah, inquiet de son état, dévala les escaliers de la tour pour être sûr qu’elle allait bien. La voleuse était hors de danger, contrairement au griffon qui convulsait sur le sol non loin d’eux. Nah acheva la créature en lui coupant la tête, pour prouver la réussite de leur mission mais également pour orner sa salle du trône en souvenir de ce combat victorieux.

 

Après la bataille, Drakham ne rentra pas immédiatement à Cead Nua. Il partit négocier directement avec les clans nains des montagnes du Nord, représentant officiellement la forteresse, pour obtenir les meilleurs prix sur les matériaux. Il se garda bien de mentionner certaines commandes personnelles qu’il fit passer sur le compte de Cead Nua. L’elfe noir avait réussi à persuader le demi-orc car une fois sur le retour des territoires nains, il passerait par le château d’Erodan pour s’assurer qu’il tienne parole.Pour cela, il n’allait pas hésiter à faire pression grâce aux bonnes relations qu’entretenait le demi-orc avec le roi.

Edoran tint parole. La route fut prolongée jusqu’à Cead Nua. Les nains livrèrent les pierres et le bois commandés. En quelques mois seulement, les murailles furent entièrement rénovées, la forteresse restaurée, et l’écurie de Drakham achevée. Les premiers convois marchands partirent bientôt, chargés des productions des paysans. Un nouvel envoi d’herbe à rêver vers le Lac Silencieux renfloua les caisses au moment parfait. Malgré le coût élevé des travaux, Cead Nua prospérait.

Un an après sa prise de possession, la forteresse abandonnée était devenue un lieu où il faisait bon vivre.

 

Le roi Darvin vint en personne constater cette renaissance. Accompagné de sa garde et de l’Archimage royal, il visita les remparts, les champs fertiles et dîna à la table de Nah en compagnie des principaux habitants.Plus tard, dans les quartiers privés du seigneur, le roi aborda le véritable motif de sa visite.

- Nah, je ne suis pas venu uniquement pour admirer tes progrès. Un mal grandit sur mon territoire. Ce que vous avez affronté dans ce village il y a un an… cela s’est reproduit à plusieurs reprises.

- D'autres chevaliers de la mort ? Agissent-ils sous la même bannière ? Un même ordre ? Demanda le demi-orc surpris de cette nouvelle.

- Oui. Et mon Archimage a découvert des éléments inquiétants. Il se retourna vers le magicien. Dites-lui tout.

Le mage déroula un parchemin sur la table et expliqua d’une voix calme.

- En plus de la vôtre, il y a eu trois attaques, et à chaque fois une méthode différente a été employée. Pour vous, une nappe de brouillard bloquant les sorts de vision. Lors de la seconde attaque, un sort de transmutation sur tout un village a été incanter.La troisième, le chevalier de la mort avait créé un monstre difforme, amalgame de corps humains. Pour la quatrième, une troupe de mort-vivants ordonnée était contrôlée à distance par leur créateur. Les chevaliers de la mort essaient des techniques impies, ils s’entraînent, se perfectionnent. Tous les plans trouvés sur eux sont des ébauches, des schémas d’étude, le véritable but de leur attaque est de développer la connaissance de leurs capacités.

- Il prépare quelque chose, quelque chose d’une grande ampleur. Remarqua Nah, perplexe.

- Exactement. Repris le roi. Et je veux que vous soyez prêts. Vous êtes celui qui a le mieux géré ces menaces jusqu’à présent. Lorsque le moment viendra, c’est vous que je contacterai en premier.

- Vous pouvez compter sur moi et sur mes hommes. Répondit Nah avec assurance. Cead Nua fait désormais pleinement partie du royaume. Je le défendrai comme tout vassal loyal doit le faire.

Le roi Darvin sourit, visiblement soulagé.

- Si seulement tous mes sujets montraient une telle loyauté… Il se dirigea vers la porte. Je pars rassuré et je t’en remercie.

L’Archimage suivit le départ du roi mais se retourna avant de fermer la porte.

- Je vous recontacterai en temps voulu.

 

Nah partie durant plusieurs semaines, délégant les tâches de dirigeant à ses compagnons maintenant tout à fait capable et compétent pour ces affaires.Il revient accompagné d’une vingtaine d’hommes, jeune aventurier, bandits repentis, ancien soldat, tous allaient devenir les nouveaux membres de la garde de Cead Nua sous le commandement du jeune dracknide, capitaine de la garde. C’était des inconnus et cela surpris tout le monde, mais ils s’intégrèrent rapidement à la cité. Nah ne les avait pas choisies aléatoirement mais avait bien fait attention et avait été très attentif et vigilant sur leur personnalité. « La prospérité attire toujours les convoitises », répétait souvent Nah, soucieux d'offrir à Cead Nua les moyens de défendre ses richesses.

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