Cead Nua

Chapitre n°5 : Affaires en eaux troubles

Publié le : 2026-05-24

Une brise glacée balayait les remparts de Cead Nua en cette matinée d’automne. L’hiver approchait à grands pas, mais pour la première fois depuis longtemps, la forteresse respirait la quiétude. Grâce à la généreuse récompense du roi et à l’arrivée des nouveaux villageois motivés, chaque citoyen disposait désormais d’un toit solide capable de défier le gel. Les villageois s’étaient accommodés à leur nouveau lieu de vie. des potagers improvisés couraient le long des murailles et s’étendaient dans la plaine nord. D’anciens paysans, devenus charpentiers ou maçons du jour au lendemain, s’attaquaient aux rénovations les plus urgentes du château. Le marteau résonnait du matin au soir, mais l’espoir rendait la fatigue légère.

Khézia ronronnait doucement, un sourire satisfait aux lèvres, tandis que ses griffes cliquetaient sur les pièces. La trésorerie de Cead Nua était saine : peu de dépenses, des réserves confortables. De grandes économies avaient été réalisées grâce à Drakham, qui avait financé de sa poche la construction d'un four, indispensable à la vie du château, permettant de cuire de grandes quantités de nourriture rapidement. De plus, elle avait réussi, grâce à l'aide de l'elfe noir, à conclure d'intéressants achats de ressources de première ordre et de matériaux de construction aux différents villages voisins, à des coûts très compétitifs.

Edhelhand complètement rétablie, était en classe avec les apprentis anciennement esclaves en compagnie de Nah. Ils regardaient ensemble les plans de la forteresse pour se former à la défense de cette dernière, là où Edhelhand était dans le théorique et le pragmatisme, le demi-orc parlait avec expérience et pratique. Tous les élèves écoutent attentivement leurs sages paroles et s’impliquer personnellement dans leurs études, étant reconnaissants de la chance qu’ils leur avaient offerte en les sortant de leur ancienne condition et en les impliquant dans leurs projets.

Dans le jardin, allongé au milieu de son champ d’herbe à rêver, Marwen tirait lentement sur sa pipe, les yeux mi-clos. La récolte était exceptionnelle. Jamais il n’avait vu autant de feuilles gorgées d’arômes. Le problème, c’était qu’il ne pourrait jamais tout écouler avant que la plante ne perde sa puissance hallucinogène. Habituellement, il consommait une bonne partie de ses récoltes et vendait le reste sous le manteau dans les villages environnants ou certaines rues sombres de la capitale. Toujours avec discrétion, l’herbe à rêve était interdite sur une grande partie du pays du fait de la dangerosité des revers toxiques que les consommateurs non avisés subissaient en succombant dans la surconsommation de la substance. Ceci n’était pas un problème pour lui, les hommes des bois avaient une grande résistance naturelle à tout type de poison.

Drakham sortit du château, l’air pensif. Il flâna à travers le jardin un peu déçu de ne pas entendre la mélodie de Marwen, mais il tomba vite sur le bard allongé dans ses récoltes, fumant de sa pipe.

- Eh Drakham, comment vas-tu ? Tu veux tirer une bouffée de ma pipe ?

- J’apprécie, répondit l’elfe noir avec un demi-sourire, mais je préfère garder l’esprit affûté aujourd’hui.

- Bah… des fois il faut mettre le souk là-haut pour que les idées se remettent en place. Regarde toute cette récolte, je pourrai remplir trois barriques. Dit-il en caressant les douces feuilles sur lesquelles il était allongé. Dommage que je ne puisse les vendre librement, la moitié sera sans doute utilisée pour faire de l’engrais que je donnerai au paysan et Elion m’en avait demandé pour capturer des animaux sauvages.

- Hum, peut-être pas sur tout le territoire… Drakham plongea son regard dans le vide, cherchant à se rappeler certaines informations. Viens avec moi au village au nord, tu iras acheter trois barils à la taverne et j’irai parler avec son gérant, si mes souvenirs ne me trompent pas nous avons peut-être une opportunité à saisir pour entreprendre une affaire fleurisante.

Les deux compagnons rentrent chez eux tard le soir, retardés par le transport de leurs barils qui s’était avéré bien plus compliqué et fastidieux que prévu. Drakham avait vu juste, il en avait eu la confirmation du gérant du village qui avait une bien meilleure connaissance du pays et de ses régions reculées et peu connues. Il existe à l’est du pays un immense lac bordé de marais dangereux et toxiques dans lequel une presqu’île se cache dans les brumes des vapeur marécageux. Sur cette dernière se trouvait un village d’une tribu d’hommes lézards, qui vivait quasiment en autarcie. Bien que sur le territoire du roi, la zone était un non lieu, du fait de sa distance avec le reste du pays et sa situation géographique. Les terres alentour n’étant pas exploitables, le roi n’avait aucune raison d’investir et développer la région. Tout comme les hommes des bois, les hommes lézard profiter d’une résistance naturelle au poison d’un telle point que peu de drogue leurs faisait effet. Ce qui hisse l’herbe à rêver au rang de drogue de luxe très convoitée par ces reptiles. Drakham souhaitait donc voyager jusqu’à ces terres reculées pour vendre la récolte de Marwen à prix d’or. La plante en question ne peut pas pousser dans les zones marécageuses et trop humides et nécessite également une attention et un savoir particulier pour la cultiver. Tout autant de raison que l’elf noir prendrait en compte dans ses calculs et espérant pouvoir imposer un prix élever.

Ne possédant ni de charrette ni de chevaux ou d’une quelconque mule, les deux compagnons aller devoir porter leur marchandise sur leurs dos fixer par de solide sangle. Ils demandèrent a Brand de les rejoindre dans leurs voyages qui accepta sans poser de question, toujours ravi de pouvoir rendre service à ses amis et heureux de voyager un peu. Le voyage allait être long, plusieurs jours de marche étaient prévus, ce qui rajoutait des provisions dans le paquetage, rajoutant du poids sur les épaules des voyageurs. Ils partirent au lever du soleil motivés par le gain économique que Cead Nua allait bénéficier de leurs transactions.

 

Les premiers jours furent sympathiques, empruntant les grands chemins, coupant à travers champs ou traversant d’agréables vergers malgré la difficulté pour Marwen et Drakham pour le transport des marchandises. Contrairement à Brand, il n’avait pas l’habitude de voyager en portant des charges lourdes leur provoquant de vive douleur au articulation et sur la plante du pied. Mais leurs supplices n’était pas à leur fin car ils arrivèrent au marécages dangereux.

Les marais les engloutirent progressivement. Une brume acide leur rongeait les yeux, des nuées d’insectes voraces s’acharnaient sur leur peau. Chaque pas était une lutte contre une boue qui semblait vouloir les retenir à jamais. Seul Marwen avançait comme s’il foulait sa terre natale.

- On ne peut pas continuer comme ça, nous devons faire une halte. Lança Drakham à bout de souffle, chassant les moustiques qui criblent son cou de piqûre.

- Je vous l’accorderai bien, mais je ne pense pas qu’il n’y ait d’endroit pour nous accueillir pour nous reposer au milieu de cet enfer. Répondit Brand.

- Regardez, là ! S’exclama Marwen avec joie. J’aperçois un perchoir avec de hauts arbres solides et épais, peut-être pourrions-nous grimper sur leur hauteur pour nous reposer.

- Où donc ? J’y vois rien dans cette mélasse, guide-nous Marwen. Supplia Drakham qui désespérait d’enfin pouvoir se reposer.

Ils progressèrent jusqu’aux arbres, Drakham en tête, en âge et plein d’espoirs pour cette terre promise. Très vite ils atteignirent les épaisses racines de ces arbres qu’il escaladèrent le plus vite possible pour arriver à un plateau à deux mètres de hauteurs où les pieds des arbres s’empilent et s’entrelacent. Enfin à l’abri des émanations toxiques le groupe se reposa en s’adossant aux troncs, Marwen alluma quelques encens et joua quelques notes pour soulager ses camarades.

En quelques minutes Brand était de nouveau prêt mais Drakham, lui, avait encore besoin de repos. Pour patienter, Brand s’aventura dans les sillons que forment les arbres, ce qui crée un véritable labyrinthe végétal. Il ne partit pas très loin par peur de se perdre mais observa attentivement les sombres environs, son regard ne s’attarda pas au sol mais vers les sommets des arbres qui couvraient sa tête, le cachant du soleil créant une zone d’ombre totale au-dessus de lui. Une inquiétude lui trottait dans la tête, il prit son bâton ferret d’un bout et de l’autre gratta en direction des ténèbres qui le surplomber. Il ramena son bâton vers lui et observa qu’il avait accroché des toiles d’araignées qu’il s’empressa de rapprocher de ses yeux pour les observer. Aucune odeur ne lui venait, pas de poison en apparence, mais par sécurité, il en mâcha un morceau dans sa bouche qu'il recracha immédiatement après avoir senti des picotements. La toile était enduite d'un poison inodorant. Il fallait faire vite, la situation était dangereuse, trop dangereuse. Il devait regagner ses compagnons et déguerpir d’ici.

Drakham respirait lentement et se pencha pour prendre une bouffée d’encens, il était calme et serein mais préférait profiter de cet aparté de calme offert par ces arbres dans cette terrible marée. Lui et Marwen n’aperçurent pas les mouvements dans le noir au-dessus de leurs têtes. Une araignée géante descendit lentement de son perchoir, sortant de l’ombre. Approchant dangereusement du dos de Drakham. Sans un bruit, ses mandibules se gorgent de poisson et se préparent à bondir sur sur la nuque du mage-lame et lui injecter son liquide mortel. Dans un élan d’agression, le prédateur bondit. Son attaque fut stoppée net par le choc d’un bâton ferré qui lui broya l’échine. Brand était arrivé à temps et pressa ses compagnons de partir par les marécages et de fuir cet endroit pendant que d’autres araignées se dévoilaient sans discrétion, se précipitant vers le groupe tout en dévoilant de larges griffes luisant de poisson.

Le groupe détala dans le marais, frappant à l’aveugle pour se frayer un passage au milieu des araignées. Le chaos éclata aussitôt.

 

Nah s’entraîner avec le capitaine de la garde dans la salle d’arme de Cead Nua. Tous deux se livraient à des joutes d’armes diverses et improvisées, restant toujours à l’affût sur quelles armes ils allaient pouvoir récupérer du bout du bras au cours de leurs échanges. Le jeune Dracknide était heureux de rivaliser avec son enseignant qui, bien qu’étant encore en train de récupérer de graves blessures, restait un adversaire redoutable. Ils s'efforcent de ne pas trop rendre le combat trop rigoureux, ne souhaitant pas que les blessures du demi-orc se rouvrent. Le guerrier avait déjà bien mauvaise mine, de par son état de santé, mais également par le fait qu’il ne pouvait pas se lancer dans de nouvelles quêtes ou de nouveaux combats glorieux face à de puissants adversaires.

Une fois la leçon terminée, il congédia son apprenti qui partit faire une ronde. Nah alla dans la salle du trône, Nilla sa nouvelle servante l’avait prévenue plus tôt que des villageois voulaient le voir et l’attendaient dans la salle du trône pour une séance de doléance. Une obligation qui l’agace d’autant plus étant donné sa condition physique.

- Soyez brefs. Déclara rapidement le guerrier en s’asseyant sur son trône.

Les deux villageois s’avancent poliment, le regard fuyant, pour plaider leurs causes. Certes, ils s’étaient habitués à côtoyer un demi-orc. Ils éprouvent toujours une peur viscérale de le voir se changer en guerrier berbère et subir une colère qu’il pourrait hypothétiquement provoquer avec leurs complaintes.

- Eh bein, à vraie dire rien d’grave mon seigneur, c’est dl’ordre du pratique et du confort. Mais pourtant d’une ctaine manière vitale... enfin pas pour tous, en vérité...

- Abrégez. Interrompit, Nah déjà ennuyé.

- C’est l’puits mon seigneur, l’est en trop m’vaise état. L’plus faibles et fragiles d’entres nous peuvent pas boire l’eau d’la rivière et doivent tirer au puits. Mais sortir de l’eau avec c’te vieille chose… c’est une torture.

- Hum, je comprends. Son regard se pencha vers Nilla.

Nilla était concernée par cette affaire, elle avait des faiblesses respiratoires l’empêchant de travailler en extérieur. Pour lui trouver une utilité à Cead Nua, sa famille avait offert ses services à Nah comme servante au château.

- N'ayez crainte je réglerai le problème, et vite ! Dit-il avec assurance à son interlocuteur.

Les villageois remercient mille fois leur seigneur et partirent d’un air rassuré. Nah se tourna vers Nilla qui le regardait avec un grand sourire et lui dit d’aller chercher Khézia et de la ramener ici. Quelques minutes plus tard, la trésorière entra dans la pièce.

- Nah, pourquoi m'as-tu donc fait venir ?

- J’ai besoin de l’avis de ma trésorière, avons-nous les fonds nécessaires pour rénover le vieux puits ? Demanda-t-il en se levant de son trône et se rapprochant d’elle.

- Je n’ai pas forcément les prix en tête mais je pense que oui.

- Parfait, dans ce cas-là, va au village…

- Mais je vous arrête tout de suite, il n’est pas question que l’on dépense une telle somme tant que nous ne pouvons nous assurer de revenu fixe. Dit-elle sèchement en haussant la voix.

Nah désarçonné de se faire interrompre par la franchise de son amie, réfléchit à un argument pour la convaincre.

- Heu justement... Drakham est partie vendre les récoltes de Marwen et créer un lien commercial avec les hommes lézard du lac solitaire.

- Et personne ne m'a tenue informée ! S’exclama-t-elle énervée. J'aurais dû l’accompagner pour m’assurer que tout soit fait en ordre, il a fait exprès de me mettre à l’écart !

- Il est parti vite, le voyage est long et il n’a pas dû avoir le temps de venir te voir. Dit-il d’un ton rassurant. Enfin bref, nous avons une source de revenus sûre, alors nous pouvons nous permettre de rénover ce puits.

- Pas tant que je n’aurai jeté un œil à cette affaire, nous verrons à leur retour. Sur ce, je te laisse, je dois recevoir une cargaison d'outils. Annonça-t-elle tout en partant, sa queue fouettant l’air d’agacement.

Nah ne s’inquiéta pas, bien qu’il était surpris que ça se déroule ainsi. Il sortit du château et se dirigea vers une petite maison sans porte qui avait été réaffectée en menuiserie. Les villageois chargées de préparer les travaux des murailles s’y trouvent.

- Messieurs ! S’exclama Nah en entrant dans l’établi.

- Tiens donc ! Que nous vaut la visite de notre bon maître ? Demanda un des ouvriers accueillant le guerrier avec un sourire chaleureux.

- Le puits dans la cour a besoin de rénovations, vous pourrez vous en charger ?

- Eh bien, comme vous le savez déjà, nous ne sommes pas maçons de métier, j’ai peur que faire des travaux sur le puits demanderait bien trop de techniques. On pourrait essayer, mais il faudrait prendre énormément de temps et de précaution pour ne pas faire d’erreurs.

- Hum, je comprends, malheureusement le temps me fait défaut. Concentrez-vous sur les murailles, je trouverai une autre solution.

Il repartit aussi vite qu’il était venu, toujours bredouille. Agacé par la situation, il s’assit sur un vieux banc de pierre moussue par le temps. Il avait peut-être accepté trop vite la demande des villageois, pensa-t-il. Ou peut-être le problème venait de lui, cherchant trop une solution pragmatique et concrète. « Si l’argent ne m’aide pas et l'ingénierie me fait défaut, la magie sera mon salut. » Pour cela, il devait aller voir la personne la plus sage de Cead Nua. Il se dirigea alors vers les appartements d’Edhelhand.

- Helrandir, tu es là ? Demanda-t-il en frappant à la porte de sa chambre.

- Oui j’arrive ! Annonça Edhelhand courant à travers son appartement pour ouvrir la porte, essoufflé. Qui a-t-il mon ami ?

- J’ai besoin de ton aide, et de tes connaissances. Aurais-tu des solutions magiques pour rénover le vieux puits dans la cour ?

- Eh bien je ne m’attendais pas à ce genre de question de bon matin. Laisse-moi réfléchir quelques secondes. Il caressa sa longue barbe tout en réfléchissant rapidement. Je pense pouvoir faire quelque chose, enfin pas moi mais une bonne connaissance à moi.

- Fait donc au plus vite, négocie un bon prix avec lui, Khésia risque d’être furieuse si on dépense trop d’argent pour ça.

- Oh, en fait il s’agit d’une druidesse et comme elle me devait un service, je pense que nous n’aurons rien à débourser ou si peu.

- Je savais que tu serais mon salut, ravie de te compter parmi nous. Si un jour tu as besoin d’aide, n’hésite pas à me demander quoi que ce soit. Dit-il tout sourire, posant sa main sur l’épaule de son ami.

- A vrai dire, je sais déjà ce qui me ferait plaisir. Dit-il un peu gêné.

- Quoi donc, parle sans hésitation.

- Aux niveaux supérieurs dans le donjon, il y a une vieille bibliothèque délabrée. Une fois les murailles réparées, pourra-t-on la rénover également et m’en donner la charge, me nommant par la même occasion archimage de Cead Nua. Demanda-t-il avec un sourire rêveur.

- Accorder ! Je n’y connais absolument rien en magie alors je compte sur toi pour combler cette faiblesse flagrante, tout investissement à ces fins sera pour moi rentable sans l’ombre d’un doute.

Edhelhand partit dans l’heure, impatient de sceller son avenir en tant qu’archimage.

 

Brand courut jusqu’au corps inconscient de Drakham à moitié immergé dans l’eau du lac solitaire. Il le tira sur la rive et le secoua pour le rappeler à lui, son corps était couvert de blessures, légères mais pour certaines purulentes de poisson. La course poursuite avait été dure pour l’elfe noir, trop lent, pas assez agile pour esquiver les coups, il avait été la proie idéale des araignées géantes. Une fois sortie de la marée et arrivée au lac solitaire, il s’était écroulé de fatigue, intoxiqué par les puissants poissons infligés par les arachnides. Drakham émergea en crachant des gerbes d’eau mélangées à du sang, il pressa Brand de sortir de son sac des fioles d’antidote qu’il s’empressa de boire et de verser sur les blessures infectées. Brand but également une fiole, bien qu’il ne ressentait que très peu d’effet, lui aussi avait été infecté. Une fois soigner Drakham s’inquiéta des marchandises qu’ils avait dû abandonner durant leurs fuites. Brand lui expliqua que Marwen s’était chargé d’aller les récupérer étant donné sa facilité à traverser la marée et le fait qu’il ne semblait pas être la cible des araignées.

Le bard ramena vite les trois barils sur les côtes du lac, le groupe chercha donc maintenant à le traverser pour atteindre la presqu’île noyée dans le brouillard. Ils longèrent le lac à la recherche de passeurs ou de pêcheurs qui les ferait traverser mais leur recherche fut vite interrompue par l’arrivée d’une étrange barque. La brume la cacha tellement bien qu’ils ne l’aperçurent qu’à une vingtaine de pas d’eux malgré la taille de cette dernière. La barque était carrée et large de quatre mètres. Dessus, remplissant la moitié de la surface, une cabane aux allures d’échoppes avec de large fenêtre bordée d’articles en tout genre. Ce présenta alors au aventurier un homme-lézard aux allures de vendeur, invitant le groupe à monter à bord.

Brand sauta sur le pont.

- Mes salutations, nous cherchons à nous rendre sur la presqu’île, votre prix sera le nôtre.

- Enfin, pas trop cher non plus, non, nous ne sommes pas de riches touristes. Ronchonna Drakham, se soulevant difficilement de ses deux bras pour s’asseoir sur la barque.

- Bien sûr mon prix ne sera point élevé, quatre pièces de cuivre par personne, à condition que vous me donniez un échantillon de votre marchandise. Une fois fait, je vous conduirai au village Ssilencieux.

- Ça m'a l’air honnête, nous acceptons. Affirma Brand au nom du groupe.

La traversée fut longue mais pas ennuyeuse, le marchand consomma son échantillon d’herbe à rêver sans modération. Ce qui en un premier lieu inquiéta les passager du navire du fait de l’état de son capitaine mais par la suite donna naissance a d’intéressante discutions. Ssahâron de son nom parler comme une pipelette sous l’effet de la drogue et Drakham n’hésita pas à lui soutirer de précieuse information sur le village silencieux. Il apprit l’existence de deux tavernes, l’une familiale louant des chambres et servant des repas, et une autre plus penchée sur la consommation d’alcool, de drogue et mettant à disposition des tables de jeux de cartes et de dés.

Arrivé sur la terre promise, Drakham frotta les barils avec des herbes médicinales qu’il avait en stock pour en imprégner l’odeur. Le marchand qu’ils avaient croisé avait tout de suite flairé la marchandise, et l’avait immédiatement convoitée. L’elfe noir avait peur que des personnes mal intentionnées tentent de les voler, surtout sur ces terres où ils étaient étrangers.

Ils arrivèrent enfin au village, étendu sur de vastes parcelles où les habitations étaient espacées de plusieurs mètres les unes des autres. L’architecture, d’une simplicité brute, intrigua immédiatement les aventuriers. Chaque bâtiment était creusé profondément dans le sol, puis surmonté d’un petit dôme de terre séchée ouvert en son centre, comme une cheminée naturelle vers le ciel. Les bâtiments paraissaient modestes en surface, mais le sol meuble et facile à creuser laissait deviner de vastes espaces souterrains. On imaginait sans mal des salles spacieuses dissimulées sous terre, peut-être même reliées entre elles par un réseau de galeries. Ils ne croisèrent pas grand monde à part quelques observateurs silencieux, ombrés par la brume, des petits yeux jaune curieux fixèrent les nouveaux arrivés qui n’étaient pas très à l’aise. Une fois à la taverne ils furent tout de même bien accueillis par le tenancier, la pièce avait une ambiance chaleureuse et agréable contrastant avec l’extérieur morne et austère. Les différentes lumières, venant de bougies, rebondissaient sur les murs arrondis pour illuminer la pièce assez sobre en décoration. Au centre du bâtiment, sous son ouverture au plafond se trouve un bassin dos d’une grande profondeur et bordé de pierre noire. Étant en fin de matinée, pas un client était visible à l’horizon, uniquement le tenancier qui accueillit les aventuriers au bar et une femme passant le balai et lustrant les tables et chaises qui composent la pièce.

- Alors voyageurs, qu’est-ce que je vous sers ? Demanda le tenancier en articulant lentement, sa langue fourchue claquant légèrement sur les consonnes.

- Donne à mes amis ce qu’il y a de plus fort, ils l’ont bien mérité après le voyage que nous avons subi. Répondit Drakham dans un élan de générosité.

- Tu es sûr ? S’inquiéta Brand. Ne devrions-nous pas parler affaire avant ?

- Nous aurons tout le temps pour ça une fois reposés, trancha l’elfe noir. Ce soir, on boit et on profite de la musique de Marwen.

Il invita d’un geste son compagnon à sortir son luth. Ils burent plusieurs heures durant, toujours aux frais de Drakham. Une fois Marwen et Brand suffisamment assommés par l’alcool, il les accompagna jusqu’à leurs chambres, puis redescendit discrètement dans la taverne. Il s’était arrangé pour que ses compagnons reçoivent les alcools les plus forts de la taverne, de quoi les assommer rapidement, tandis que lui se contentait de boissons largement coupées et bien plus légères. sSiliSs l’avait remarqué depuis un moment. Un simple regard suffit pour qu’ils se donnent rendez-vous. Ils se retrouvèrent dans une petite arrière-salle pendant que l’associé du tenancier s’occupait des premiers clients de la soirée.

- Alors ? Qu’y a-t-il dans ces barils ? Demanda sSiliSs sans détour.

- De l’herbe à rêver.

- Cinq pièces d’or par baril.

Drakham laissa échapper un rire grave et sincère.

- C’est une insulte, et tu le sais très bien.

- C’est le prix du marché ici, se défendit le lézard. Nous n’avons pas le même niveau de vie que dans le reste du royaume. Nous faisons surtout du troc, donc…

- Arrête ton charabia, le coupa Drakham, un sourire carnassier aux lèvres. J’ai déjà traité avec des gens de ton peuple. Les meubles de ta taverne n’ont pas été taillés dans le bois pourri des marais, et je n’ai vu aucun atelier dans tout le village. Vous avez des routes commerciales. Vous vivez ici parce que c’est un excellent endroit pour échapper aux lois et aux taxes du royaume. Aucun collecteur d’impôts sain d’esprit ne viendrait jusqu’à ce trou perdu.

sSiliSs se raidit, la queue battant nerveusement contre le sol. Drakham continua, implacable.

- Vous contrôlez les ressources du lac et des marais. Pêche, chasse… tout ce que les villages voisins ne peuvent pas obtenir par eux-mêmes. Vous leur vendez ça à prix d’or. Traverser ces marécages n’est pour vous qu’une simple promenade. Vous avez un monopole, et vous le savez.

Un long silence s’installa. Le tenancier finit par soupirer.

- … Dix pièces d’or le baril.

Drakham se pencha lentement en avant, les yeux brillants.

- Dix pièces ? Allons, sSiliSs… Nous savons tous les deux que cette herbe n’est pas ordinaire. Elle a été cultivée et imprégnée de magie par un druide des bois. Même toi, tu sens la différence.

Il ouvrit l’un des barils. Une odeur subtile, douce et envoûtante, se répandit dans la pièce. La queue de sSiliSs s’agita frénétiquement.

- Vous avez un odorat bien plus développé que le nôtre, reprit Drakham. Tu sais que c’est de la très grande qualité. Je te la vends vingt pièces d’or le baril. Tu pourras facilement la revendre au double, voire au triple. Et dans deux saisons, je t’en apporterai davantage. Tu me les paieras dix-huit pièces d’or. Tout le monde y gagne, sans risque

sSiliSs fixait le baril ouvert, les pupilles dilatées. Malgré son expérience de marchand, son désir était visible. Il finit par hocher la tête.

- Marché conclu.

Ils repartirent le lendemain, cette fois accompagnés par des pêcheurs hommes lézard, les accompagnant dans les marais contre une modeste somme. Sur le chemin du retour, Brand posa des questions sur la vente. Drakham lui répondit qu’il avait obtenu dix pièces d’or par baril, une très belle affaire pour Cead Nua. Il se garda bien de mentionner le véritable prix. Il confia également à Marwen qu’à leur retour, il lui attribuerait des villageois pour l’aider dans ses cultures, afin d’augmenter fortement la production.

Tandis que les pêcheurs lézards les guidaient à travers les marais, Drakham souriait intérieurement. Il avait doublé la mise, et personne n’en saurait rien. Bientôt, Cead Nua aurait un nouveau flux d’or… et lui aussi aura une bonne part du gâteau.

← Chapitre précédent Chapitre suivant →

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier !

Laisser un commentaire