Cead Nua
Chapitre n°13 : Le nouveau dogme
Publié le : 2026-10-13
Les trompettes sonnèrent dans le forum.
À peine deux semaines s’étaient écoulées depuis leur départ, et pourtant Nah et ses compagnons avaient l’impression de s’être absentés pendant des mois. Leurs voyage et tout ce qu’ils avaient vécu au-delà des murailles semblaient déjà appartenir à une autre vie.
Edhelhand, qui s’efforçait depuis leur départ de redonner du cœur à la ville, avait préparé leur retour avec un soin presque démesuré. Une fanfare menée par Marwen les accompagnait depuis la sortie des faubourgs jusqu’au château, sous les acclamations de la population.
L’homme des bois s’était reconverti en professeur de musique à l’école de Cead Nua depuis l’interruption des routes commerciales vers la presqu’île des hommes-lézards. Une décision qui avait considérablement affecté les finances de la forteresse, au grand dam de Khézia et de Drâkham.
Accompagné de ses élèves, il suivait le cortège en donnant le ton à la mélodie.
Dans les rues, la jeunesse de Cead Nua courait, riait et s’amusait. Des fanions flottaient dans les airs, se trémoussant au gré du vent comme s’ils dansaient eux-mêmes pour accueillir les revenants.
Eonar, qui ne connaissait pas encore les lieux, fut frappé par le contraste entre cette scène et ce qu’il avait vécu durant les deux dernières années. Pendant tout ce temps, il n’avait connu que la guerre, la mort et la lutte contre l’adversaire.
Il regarda les enfants courir entre les jambes des adultes, les commerçants sortir de leurs boutiques et les habitants agiter leurs bras en criant le nom de ceux qui revenaient.
- Incroyable… Je ne pensais pas qu’une telle joie pouvait encore exister dans le pays. S’exclama-t-il en regardant le demi-orc.
Nah lui adressa un léger sourire.
- Nous nous battons pour conserver cette joie.
Un peu plus loin, un cortège de femmes en longues robes se mit à danser autour des héros du jour. Elles tournèrent en cercle, de plus en plus vite, avant de s’arrêter net dans un mouvement parfaitement synchronisé.
Elles soulevèrent alors leurs jupons et récupérèrent de petites sacoches cachées dessous et les tendirent aux revenants.
Remplies de gâteaux et de friandises, ces cadeaux furent accueillis avec enthousiasme. Les compagnons les récupérèrent en saluant bien bas les dames avant qu’elles ne disparaissent à nouveau dans la foule.
Le cortège arriva finalement sous le porche du châtelet.
Les timbales sonnèrent une dernière fois. La fanfare joua les dernières notes de son morceau avant que la musique ne s'éteigne, dans des applaudissements qui se firent de plus en plus silencieux au fur et à mesure que la fanfare se dissolvait dans le bourg.
Edhelhand les attendait là. Il souriait du mieux qu’il pouvait, mais les poches noires sous ses yeux trahissaient une fatigue considérable. À peine Khézia l’aperçut-elle qu’elle se jeta dans ses bras.
- Mer'chi pour tout cha ! Marmonna-t-elle, la bouche pleine de pâte de fruit. Hmm… ché trop bon…
Edhelhand lui caressa doucement le sommet du crâne. La femme-chat se mit aussitôt à ronronner de bonheur.
- Ehehe… Ravi que ma petite surprise ait fait mouche. Vous l’avez bien méritée, mes amis. Ce n’est pas tous les sept matins que l’on revient d’une expédition en enfer.
Une question traversa alors l’esprit de la trésorière qui tut immédiatement son ronronnement. Elle redressa la tête et fixa l’enchanteur avec des pupilles aussi fines qu’une tige d’herbe.
- Et combien ça a coûté ?
- Presque rien. Répondit-il avec amusement.
- Combien ?
Edhelhand prit un air mystérieux.
- Un magicien ne révèle jamais ses tours !
Les oreilles de la femme chat se rétractèrent en arrière. L’archimage sentit aussitôt les griffes de la femme-chat lacérer légèrement ses vêtements.
- Juste un peu d’huile de coude avec l’école. Ajouta-t-il rapidement. Et je me suis arrangé avec les différentes parties prenantes. Pas un sou de la trésorerie n’a été dépensé.
La trésorière se détendit immédiatement.
- Comment la garde a-t-elle accepté d’organiser ça ? Demanda Nah.
- Eh bien, comme je te l’ai dit, je me suis arrangé…
Edhelhand n’eut pas le temps d’en dire davantage, il aperçut les ailes du capitaine de la garde écarter les badauds pour lui permettre de rejoindre le groupe sous le porche.
- Seigneur…
Le capitaine salua protocolairement Nah.
- J’ai pris la liberté de mener une opération à l’occasion de cette fête.
Nah fronça les sourcils.
- Une opération ?
- Un coup de filet dans les faubourgs.
- Une rafle. Corrigea le haut elfe.
Le draknide ne releva pas la remarque.
- L’idée des travaux forcés a bien pénétré l’esprit de la population. Lorsque j’ai appris que l’archimage de Cead Nua quémandait de l’aide pour organiser une fête à votre arrivée, j’ai saisi l’occasion.
Brand se raidit.
- L’occasion de faire quoi ?
Le capitaine répondit avec le même calme.
- Mes hommes ont ratissé les faubourgs. Tous les hommes et toutes les femmes en capacité de se battre ont été acheminés vers notre nouvelle caserne extra-muros, installée dans les champs jonchant l’ouverture au Nord.
Il marqua une courte pause.
- Ils serviront l’effort de guerre.
Un silence lourd tomba sur le groupe. Mais tous ne furent pas silencieux pour les mêmes raisons.
Elion, Brand, Khézia et Eonar étaient sidérés par la brutalité de la décision. Ils avaient encore sous les yeux les sourires de la population, les enfants courant dans les rues et les habitants venus accueillir les héros. La révélation du capitaine venait brutalement de fissurer cette image.
Drâkham, lui, remarqua immédiatement le malaise général. Il s'empressa de reprendre la parole.
- Ainsi, nous réglons à la fois nos problèmes de logement et de nourriture. La caserne de la Nouvelle Aube a été conçue pour accueillir et entretenir des milliers de soldats. Et ce soir, pas une âme ne dormira dans le froid de la nuit. Les conditions pour un avenir radieux sont donc… optimum !
Il ne convainquit pas autant qu’il espérait son auditoire. Nah lui vint en aide pour le soutenir dans son argumentation.
- Nous sommes en guerre.
Il regarda tour à tour chacun de ses compagnons.
- Et si nous voulons que les moments de joie et de paix que nous venons de vivre perdurent, il faut nous armer. Nous armer et attaquer notre adversaire avant qu’il ne nous attaque.
Eonar secoua la tête.
- Tout de même… toute cette population déplacée…
- Un mal nécessaire. Répondit séchement le demi-orc. Aucune bataille ne se gagne sans effort ni sacrifice. Si tu souhaites le salut de leurs âmes, tu te battras à leurs côtés. Comme nous le ferons tous ici.
Eonar resta silencieux. Les paroles de Nah avaient fait mouche.
Aussi idéalistes qu’ils puissent être, ils ne pouvaient plus ignorer la situation dans laquelle se trouvait le royaume. Deux années de guerre avaient détruit des villes, dispersé des familles et condamné des milliers de personnes.
Ils pouvaient continuer à s’accrocher à leurs convictions. Ou accepter de les tordre pour survivre.
Et peut-être que le moyen le plus efficace de mettre fin à ce supplice était précisément celui qu’ils redoutaient le plus : arracher, une bonne fois pour toutes, le mal qui gangrenait leur paix.
Le seigneur de Cead Nua se tourna vers son fidèle capitaine de la garde.
- Je veux une assemblée dans la salle du trône. Le plus vite possible.
Il regarda Elion.
- Va me chercher le père qui officie à l’église du Dieu Unique. J’ai à lui parler.
Le groupe monta dans la forteresse et prit place dans la salle du trône, attendant le retour du chasseur.
Nah demanda à Eonar de s’asseoir à ses côtés, sur l’estrade du trône. Le jeune homme s’exécuta et en profita pour le questionner.
- Pourquoi donc faites-vous appel au prêtre qui officie dans votre église ?
- Nouveau royaume, nouveau dogme.
Eonar resta interdit.
- Vous comptez réfuter les principes de l’Église ? Vous n’avez pas peur que le peuple vous rejette pour hérésie ?
- Le peuple n’a plus aucune foi dans le Dieu Unique. Il le réfute et le rejette jour et nuit.
Eonar ne put le contredire. Lui-même n’avait plus prié son dieu depuis la catastrophe de Fier-la-Garde.
Le demi-orc poursuivit.
- Je veux une Église forte, bâtie sur des bases solides. Ta magie se nourrit de ta foi. Elle sera le symbole de ce nouveau dogme. Tu la transmettra à la population.
Eonar le fixa
- Vous voulez que je sois la tête de proue de ce nouveau mouvement ? Même si je le désirais, je ne sais même pas si j’en serais capable.
Le guerrier se rapprocha de lui, son expression était devenue parfaitement sérieuse.
- Tu n’as pas le choix. Tu es le seul maître de cette magie. J’ai besoin d’un ordre de paladins capable de la manipuler.
Il marqua une pause.
- Tu le feras… ou nous mourrons tous.
Le jeune pratiquant resta silencieux. La charge qui lui incombait était immense, sans doute trop lourde pour ses frêles épaules. Mais Nah avait raison. Lui seul semblait capable d’accomplir cette tâche.
Et si un tel pouvoir lui avait été confié, c’était forcément pour une raison.
Ses anciennes croyances étaient manifestement fausses au vu de la situation actuelle. Pourtant, ce pouvoir, lui, était bien réel. Il existait, il fonctionnait et il avait déjà sauvé des vies.
Peut-être avait-il réellement été accordé par une entité supérieure. L’esprit d’Eonar se retrouva submergé de questions existentielles.
Il était encore perdu dans ses pensées lorsqu’Elion revint accompagné du père Gabriel et quelque citoyens bien curieux. Le vieux prêtre entra dans la salle avec un air contrarié, foudroyant toute personne d’un regard noir.
- Puis-je savoir en quel honneur tu as interrompu la messe que je présidais ? Quelle raison mérite un tel manque de respect envers notre Seigneur pour me faire venir ici ?
Il s’arrêta près du brasier au centre de la pièce et demanda à l’un de ses moines de lui apporter un siège.
- Ton seul seigneur ici, c’est moi.
Père Gabriel ne répondit pas. Il se contenta de désapprouver par un froncement de sourcils et n’honora même plus Nah de son regard.
- Combien étaient-ils ?
Le prêtre fronça les sourcils derechef.
- De qui donc ?
- À ta messe. Combien étaient présents ?
- La salle était pleine. Dieu est encore dans le cœur de nos concitoyens.
Nah tourna alors la tête vers l’un des jeunes moines qui accompagnait le prêtre.
- Combien ?
Le jeune homme, pris au dépourvu, regarda son supérieur.
- Eh bien ? Réponds ! Ordonna le seigneur de Cead Nua.
- Eh bien… je dirais qu’il y avait un certain nombre. Je… je ne pourrais point donner de chiffre trop précis. J’allumais des cierges sur le prie-Dieu, dos à la foule… je ne pouvais pas réellement la constater.
Nah regarda alors Elion.
- Combien étaient-ils ?
Le chasseur réfléchit un instant.
- J’aurais dit une vingtaine. On aurait pu caler une vache entre chaque fidèle et on aurait encore eu de la place ! Ironisa-il en rigolant.
- Calomnie ! Homme de peu de foi !
Nah se leva. Il s’approcha lentement du père Gabriel.
- Quelle est ton utilité ? Grogna-t-il.
- Notre dévotion au Dieu Unique nous sauvera de la menace impie !
Nah s'immobilisa.
- Deux ans.
Sa voix se fit plus grave.
- Deux années. Rien.
Il se pencha légèrement vers le vieux prêtre.
- Où est ton dieu ?
Puis il hurla.
- OÙ EST-IL ?
Père Gabriel recula.
- Heu… Il nous met à l’épreuve… et il faut tout lui abandonner pour mériter ses grâces.
Pendant un instant, Nah eut envie de le tuer. Il se retint. Puis il se tourna vers deux gardes.
- Emmenez-le en dehors de notre muraille extérieure. Et veillez à ce qu’il y reste.
Il fixa le prêtre.
- On verra bien si, seul dehors, sans rien, ton dieu viendra te sauver.
Les gardes saisirent le vieilles homme et l’emmenèrent. Nah expira lentement, soulagé d’avoir congédié ce qu’il considérait comme une épine dans son pied.
Il se tourna alors vers Eonar.
- Installe-toi dans l’église et fais-la tienne. Je ne te demande qu’une chose.
Le jeune homme gloussa et tendit l’oreille pour ne pas mal interpréter sa demande, de peur d’attiser ses foudres.
- Place la foi du peuple dans ta magie, capable de pulvériser nos adversaires et de soigner nos blessures. Et forme un ordre de paladins capable de la manipuler.
- Je ferai de mon mieux. Répondit rapidement l’humain.
Nah hocha la tête.
- Bien. Ne me déçois pas.
Le nouveau prêtre se rendit à l’église accompagné des moines qui avaient suivi le père Gabriel.
Ces derniers, incertains de leur avenir sans leur ancien maître, proposèrent humblement leurs services au nouveau dirigeant de l’Église de Cead Nua.
Eonar, encore perdu dans la montagne d’informations qu’il avait reçues en quelques jours, accepta leur candidature et en fit ses premiers disciples. Ils lui firent ensuite visiter le bâtiment et lui expliquèrent son organisation.
Les moines lui présentèrent les différentes fonctions qu’occupait le précédent culte. Celles-ci avaient été progressivement réduites par les dirigeants de Cead Nua au fil des deux années précédentes, au vu des résultats obtenus.
Il ne restait désormais plus grand-chose. L’organisation de la soupe commune, matin et soir.
Et les tâches propres au culte, les cérémonies, les prières et également les confessions.
Eonar écoutait avec attention, tentant de comprendre ce qu’on attendait désormais de lui.
La visite se termina devant la sculpture de la Sainte-Lâme dans le chœur de l’église, cette relique était censée avoir été conférée par le Dieu Unique à son élu pour diriger le royaume.
Mais lorsqu’il se retourna, Eonar fut surpris de découvrir deux des figures les plus importantes de la forteresse assises sur les bancs de prière.
- Khézia et Drâkham, c’est ça ?
Tous deux hésitèrent à prendre la parole, leurs motivations étant bien différentes. Poussée par l’avidité, la femme chat finit par prendre l’initiative.
- Peut-être que l’information t’avait échappé, mais je suis la trésorière de Cead Nua.
Elle s’approcha d’Eonar avec un sourire mesquin.
- Le père Gabriel procédait à la quête parmi ses fidèles, en plus du budget alloué à son établissement. Il a toujours été très flou au sujet des quantités récoltées et de leur utilisation.
Ses yeux brillèrent.
- Alors j’aurais aimé jeter un coup d’œil à l’arrière-boutique. Prendre son livre de comptes et tout ça…
Eonar ne sut pas vraiment quoi répondre.
- Eh bien… je ne pense pas avoir quelque chose à redire là-dessus. Par contre, selon les dires des moines, seul le père Gabriel possédait les clés du coffre-fort.
Khézia cligna des yeux.
- Il y a un coffre-fort ?
Elle sourit.
- Oh, ne t’inquiète pas. Ça, j’en fais mon affaire.
L’ancienne voleuse fila vers le bureau du père Gabriel avec une telle hâte qu’Eonar en resta bouche bée.
Drâkham, lui, attendit qu’elle disparaisse dans le couloir avant de se confier au le jeune prêtre.
- Bon, eh bien… une chose de faite.
Il hésita.
- Quant à toi… heu… vous, pardon.
Eonar sourit légèrement.
- Je vous écoute.
Le visage de l’elfe noir devint soudainement sérieux.
- Je viens pour toute autre chose. Je veux apprendre à maîtriser tes flammes.
Le jeune prêtre fut surpris.
- Je serais ravi de vous en confier les arcanes, mais je ne sais pas encore comment les enseigner.
Le mage-lame s’approcha à portée de bras et saisit la main du jeune prêtre.
- Le meilleur moyen d’apprendre à maîtriser une magie est encore d’en subir les effets.
Eonar le regarda avec incompréhension.
- Pardon ?
- Contente-toi de convoquer tes flammes en moi. Je me charge du reste.
- Heu… très bien.
Eonar ferma les yeux. Il se concentra et marmonna quelques psaumes et des flammes apparurent sur le torse de Drâkham. Comme sur la montagne enflammée, elles ne le brûlèrent pas, ni sa peau, ni ses habits.
L’elfe noir observa le phénomène avec une expression de plus en plus contrariée. Il ne comprenait pas. Il ne parvenait pas à sonder la matrice de cette magie, ni à en comprendre les principes. Elle ne ressemblait à aucune des formes de magie qu’il connaissait.
Son impatience finit par prendre le dessus. Il sortit une dague et trancha net la paume de sa main.
- Drâkham !
Surpris, Eonar voulut reculer mais l’elfe noir le maintint fermement.
- Continue.
Le jeune prêtre hésita, puis les flammes s’intensifièrent. Elles quittèrent le torse de Drâkham pour se précipiter vers sa blessure. Elles enveloppèrent la plaie.
Eonar les vit se resserrer autour des deux lèvres de la coupure, comme si elles les tissaient ensemble. La chair se rejoignit peu à peu et le sang cessa de couler. Quelques secondes plus tard, il ne restait plus qu’une fine marque rouge.
Drâkham fixa sa main, puis son visage se décomposa.
- Magie de sous-race !
Il tourna les talons et partit en bouillonnant de colère.
- Si cette magie ne veut pas se laisser dompter par l’un des plus grands mages de cette ère, c’est qu’elle n’en vaut pas la peine !
Eonar resta ébahi. Il regarda ses vêtements tachés du sang de l’elfe noir et resta silencieux quelques secondes.
- Manifestement… Il soupira. C’est un échec.
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