Cead Nua
Chapitre n°11 : Deux ans plus tard
Publié le : 2026-08-13
Lanowar parcourait la forêt avec l'agilité propre aux elfes des bois lorsqu'il déboucha finalement sur une vaste clairière. Au loin, derrière les prairies qui s'étendaient jusqu'à l'horizon, il aperçut les nouvelles murailles de Cead Nua.
Elles n'avaient rien à voir avec la vieille fortification qu'il avait quittée quelques mois auparavant avant de partir en mission.
Hautes de vingt pas, elles encerclaient désormais presque entièrement le domaine. Les nains du Nord avaient participé à leur construction, apportant les pierres solaires utilisées pour le mur et avec eux leur savoir-faire ainsi que des méthodes que les bâtisseurs de Cead Nua ne maîtrisaient pas. Pourtant, l'ouvrage restait inachevé au au nord, cette portion de la muraille ne dépassait encore que de quelques mètres du sol, en attendant les derniers convois qui devaient achever la défense de la cité.
Il la longea rapidement pour atteindre son unique ouverture au nord, là où la muraille dépassait à peine quelques mètres. Nah avait souhaité une protection totale en ne laissant qu’une seule ouverture à l’opposé de là d’où venait la menace.
Bien qu’en terre sécurisée, le guerrier des ombres se déplaçait le plus vite possible. Il n’aimait pas s’attarder sous la lumière. Les abords de la muraille avaient été entièrement dégagés afin d’offrir une vision parfaitement dégagée des environs, et les pierres solaires reflétaient les rayons du soleil en mille éclats.
Lanowar ralentit en approchant de la porte.
Même dans une région devenue dangereuse, la campagne intra-muros de Cead Nua semblait prospérer. Les champs de blé ondulaient sous le vent, leurs épis dorés couvrant la plaine d'une couleur qui aurait fait pâlir la Vallée Dorée elle-même. Paysans et réfugiés travaillaient côte à côte, labourant, semant et récoltant sans relâche pour nourrir une population qui avait presque quadruplé depuis son départ.
Il salua une patrouille portant le blason de la Sainte des Voyageurs sillonnant les chemins. Elles avaient pour mission de retrouver les réfugiés égarés et de les conduire jusqu'à Cead Nua avant qu'ils ne soient dévorés par les créatures de la brume.
Il traversa le pont enjambant la rivière et pénétra dans le cœur de la cité par la porte ouest.
Deux gardes l'arrêtèrent brièvement.
- Le capitaine de la garde est-il à la caserne ?
- Non. Répondit l'un d'eux après un regard vers son compagnon. Il est avec le seigneur Nah.
Lanowar fronça les sourcils.
- Pour quelle raison ?
Le garde hésita.
- Les vols augmentent dans les faubourgs. Des agressions aussi. Avec tous les réfugiés qui arrivent, la ville n'arrive plus à suivre.
Lanowar remercia les hommes et se dirigea vers la forteresse.
Cead Nua avait grandi, mais ses problèmes avaient grandi avec elle. Les faubourgs étaient devenus un enchevêtrement de ruelles où s'entassaient ceux qui n'avaient trouvé ni logement ni travail. Une soupe populaire avait été mise en place dans l'enceinte de la forteresse, sous la protection de l'Église du Dieu Unique, mais cela ne suffisait plus.
Certains réfugiés avaient perdu leur bien. D'autres leur famille.Beaucoup avaient perdu leur foi. Et quelques-uns avaient décidé que le meilleur moyen de répondre à un monde qui les avait abandonnés était de le brûler à leur tour.
L’elfe des bois entra finalement dans la salle du trône. La séance avait été déclarée exceptionnelle et tenue à huis clos. Plusieurs dirigeants étaient déjà présents. Nah siégeait au centre de la salle, le visage fermé. À ses côtés se trouvaient Edhelhand, Drakham et le capitaine de la garde. Lanowar resta en retrait, suffisamment près pour entendre la discussion sans interrompre.
- Nos geôles sont pleines, déclara le capitaine. Un détenu sur trois commet un nouveau crime après sa libération. Malgré l'application stricte des châtiments corporels prévus par les lois du royaume, nous ne parvenons plus à endiguer le problème.
Il marqua une pause.
- Il est temps de prendre des mesures plus sévères.
Un murmure parcourut la salle, Edhelhand se leva immédiatement.
- La population est déjà profondément éprouvée. Vous proposez d'ajouter la peur à la misère. Que pensez-vous qu'il adviendra lorsque ceux que nous protégeons comprendront que leur nouveau seigneur les traite comme des criminels avant même qu'ils aient commis un crime ?
- Et que proposez-vous ? De continuer à regarder les innocents se faire détrousser pendant que nos prisons débordent ? Si on ne punit pas les criminels, ce sont les innocents que l’on pénalise.
- Je propose que nous nous demandions pourquoi ces gens deviennent des criminels. Si nous pouvons endiguer les causes, les conséquences n’auront plus lieu d’être.
Nah prit enfin la parole.
- Les deux problèmes sont liés.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
- S'ils volent parce qu'ils meurent de faim, remplir nos prisons ne changera rien. Ils seront remplacés par d'autres.
Drakham, qui était resté silencieux jusque-là, croisa lentement les doigts devant son visage.
- C'est précisément pour cela que nous devons agir sur les deux fronts.
Nah le regarda.
- Explique-toi.
L'elfe noir sourit.
- Nous manquons de bras. Ils manquent de travail. Nos terres ont besoin d'être aménagées, nos routes entretenues, nos fortifications renforcées. Pourquoi ne pas employer ceux qui ont enfreint la loi ?
Le capitaine comprit immédiatement où il voulait en venir.
- Le travail forcé.
- Temporaire. Corrigea Drakham. Encadré. Réglementé. Et réservé aux condamnés.
Nah resta silencieux.
- Nous transformons une charge en ressource. Les criminels travaillent pour réparer ce qu'ils ont contribué à détruire. Ceux qui refusent pourraient se voir menacés d’exécution, refuser de contribuer dans la situation où nous sommes est un acte profondément malsain et égoïste, non ? Poursuivit-il.
Le capitaine acquiesça et se tourna vers Nah, espérant qu’il accepte la proposition.
- Si j'installe ces règles, la population me craindra. Répondit Nah. Un chef ne dirige pas sans dévouement. Nous risquons une insurrection.
Drakham observa Nah avec intérêt.
- Vous avez raison.
L'elfe noir se leva.
- Mais il existe une autre manière de convaincre le peuple que ces mesures sont nécessaires.
Il fit quelques pas dans la salle.
- Ma compagnie possède des artistes, des marchands, des imprimeurs, des messagers et des réseaux dans presque tous les quartiers de Cead Nua. Nous pouvons faire comprendre aux habitants que le travail des condamnés n'est pas une punition… mais une nécessité !
Nah plissa les yeux.
- Tu veux faire de la propagande.
- Je préfère le terme de persuasion.
Edhelhand soupira profondément.
- Voilà qui est rassurant.
Drakham ne lui accorda même pas un regard.
- Si le peuple réclame lui-même ces mesures, vous ne serez pas leur tyran. Vous serez celui qui aura répondu à leur demande.
Nah se leva. Il regarda longuement les hommes présents.
- Fais-le.
Edhelhand ferma les yeux, comprenant qu'il venait d'assister au début d'une politique dont il n'aimait pas les conséquences.
À cet instant, une voix s'éleva depuis le fond de la salle.
- Désolé d’intervenir maintenant, mais j’ai peut-être de bonnes nouvelles pour vous remonter le moral. Dévoila Lanowar qui surprit tout le monde de sa présence.
- Lanowar ! Heureux de te revoir ! S’exclama Hedelhand qui avait sympathisé avec ce dernier, cousin de sa chère et tendre.
- Profitons de cette assemblée pour nous faire part de votre rapport. Recadra Nah, assoiffé d’entendre ses fameuses « bonnes nouvelles ».
Lanowar s'avança jusqu'au centre de la salle.
- J'ai observé notre adversaire pendant plusieurs mois. Il est dangereux, mais il est loin d'être invincible.
Nah se redressa légèrement.
- Continue.
- Les morts-vivants se déplacent en groupes organisés. Beaucoup sont dirigés par des chevaliers de la mort, ce qui signifie qu'ils possèdent une chaîne de commandement. Ils ne sont pas une horde avec une intelligence commune
Il posa une carte sur la table.
- La majorité de leurs forces se trouve actuellement au sud. Les orcs ont profité de l'effondrement des défenses humaines pour progresser le long de la côte et ils livrent désormais bataille aux morts-vivants.
Brand fronça les sourcils.
- Alors tant que les orcs continuent leur conquête, ils maintiennent une partie de l'armée ennemie occupée.
- Exactement.
Lanowar marqua une pause.
- Mais cela ne signifie pas que nous sommes en sécurité.
Il posa un doigt sur la capitale.
- Il y a quelques mois, une armée de morts-vivants s'est dirigée vers la capitale.
Personne ne parla, Nah regarda la carte.
- Et ?
Lanowar releva les yeux.
- La capitale est tombée.
Le silence qui suivit fut plus lourd que tous les cris.
Depuis plusieurs semaines, les réfugiés parlaient de convois disparus. Des marchands ne revenaient plus du sud. Des voyageurs racontaient avoir vu la brume recouvrir les routes.
Mais personne n'avait voulu prononcer ces mots, Lanowar venait de le faire.
- Le palais royal a été détruit. Poursuivit-il. Les armées du roi ont été balayées. Il ne reste plus de pouvoir capable de reprendre le contrôle du royaume.
Edhelhand baissa les yeux.
- Et le roi Davin ?
Lanowar secoua lentement la tête.
- Mort, semble-t-il.
Nah resta immobile.
- Mais tout n'est pas perdu.
Cette fois, plusieurs visages se relevèrent.
- Dans les montagnes de la Vallée de Fier-la-Garde, des survivants ont trouvé refuge sur un ancien sommet. Des flammes entourent encore la montagne et repoussent la brume.
- Des flammes ? Demanda Edhelhand.
- Une magie.
Lanowar posa un second doigt sur la carte.
- Ils ont rencontré un homme capable de la maîtriser. Il s'appelle Eonar.
Drakham fronça les sourcils.
- Quel genre de magie ?
- Je ne saurais pas vous le dire. Je l'ai seulement observée de loin. Mais elle détruit les morts-vivants comme si elle avait été créée pour eux.
Nah se leva.
- Alors, nous allons le chercher.
Edhelhand releva la tête.
- Nah, nous ne savons rien de cet homme.
- Nous savons qu'il peut tuer nos ennemis.
- Et nous ignorons s'il acceptera de quitter son refuge.
- Alors, nous le convaincrons.
Le demi-orc se tourna vers Drakham, Edhelhand et Khézia.
- Vous venez avec moi.
Drakham haussa un sourcil.
- Et Cead Nua ?
- Lanowar restera ici. Le capitaine de la garde aussi. Vous préparez une expédition pour récupérer Eonar. Nous on va à capitale, je veux savoir ce que l’archimage royal est devenue.
Il attrapa sa cape et se dirigea vers la sortie.
- La séance est terminée. Nous partons immédiatement.
La capitale n'avait plus rien de la ville qu'ils avaient connue.
Ils approchèrent par les anciennes routes royales, dissimulés sous de lourdes capes. La brume avait presque disparu de cette région, mais elle avait laissé derrière elle un brouillard froid et humide qui rampait encore entre les ruines.
Au loin, là où s'élevait autrefois le palais royal, au centre de la ville, il ne restait qu'un immense amas de pierres noircies.
Caché par de lourdes capes qui les réchauffent dans le froid humide qui frigorifie la ville, le petit contingent de Cead Nua emprunte les rues les plus sombres et désertes pour passer inaperçu.
Quelques habitants survivaient encore derrière des portes barricadées. Certains les observaient depuis leurs fenêtres sans oser sortir. D'autres fouillaient les ruines à la recherche de nourriture ou de bois.
Personne ne parlait. Un silence de mort avait empoisonné la ville.
Quelques morts-vivants erraient dans les rues. Ils n'attaquaient pas toujours. Certains marchaient simplement sans but, comme s'ils avaient oublié la raison même de leur existence. Un simple coup bien placé suffisait à renvoyer la créature dans un état de mort total.
Arriver au quartier noble ne leur posa pas de problème, mais une fois la porte nord de ce dernier, les morts furent plus nombreux. De nombreux gardes avaient péri ici lors d’une bataille chaotique et maintenant se dresser là, pacifiquement dans leurs non-morts.
Mais quelque chose d'autre était là.
- Arrêtez ! Intérompue Hedelhand.
Nah se retourna, le haut-elfe fixait l'entrée du palais.
- Il y a quelque chose derrière cette brume.
Drakham recula d'un pas.
- Je le sens aussi.
Khézia plissa les yeux. Une silhouette immense se dessinait derrière le brouillard. Impossible d'en distinguer la forme, seulement une masse sombre et immobile.
- C'est une créature ? Demanda Nah.
- Je l'ignore. Répondit Edhelhand. Mais cette magie...
Il avala difficilement sa salive.
- Elle est malsaine.
Drakham secoua la tête.
- Nous n'avons aucune raison de rester ici. Le palais est détruit. Si cette chose garde l'entrée, c'est probablement qu'elle attend quelqu'un.
Nah observa longuement la silhouette.
- Alors c’est nous qu’elle attend.
Khézia soupira.
- Tu avais vraiment besoin de dire ça ?
Le demi-orc regarda les bâtiments autour d'eux.
- Là-bas.
Il désigna une ancienne maison de jeux dont les murs semblaient encore solides.
- On s'y installe.
Quelques minutes plus tard, ils observaient la créature depuis l'étage. Nah posa son regard sur Khézia.
- Attire-la.
Elle le fixa.
- Pardon ?
- Je veux savoir ce qu'on combat.
- Tu veux dire que je vais servir d'appât ?
- Oui.
Khézia soupira.
- Tu sais vraiment demander les choses avec délicatesse.
Elle descendit dans la rue. L'ancienne voleuse longea les murs, profitant des ombres pour approcher la brume. À quelques mètres de la silhouette, elle ramassa une pierre.
Elle hésita.
- Bon...
Elle la lança, la pierre disparut dans le brouillard. Rien, Khézia attendit. Puis un bruit retentit, un sanglot. Elle recula. Un deuxième sanglot lui répondit. Puis un troisième, la silhouette se mit lentement en mouvement. Un amas de chair apparut dans la brume. Puis un bras. Puis un visage. Puis dix.
Des dizaines de corps étaient cousus ensemble pour former une masse grotesque. Des bras sortaient de son dos, de son ventre et de ses jambes. Des visages humains étaient encore attachés à la chair, leurs bouches ouvertes dans des hurlements silencieux.
Khézia blêmit.
- Oh...
La créature accéléra.
- Oh merde !
Elle se mit à courir à quatre pattes. Derrière elle, la chose la poursuivait sur une multitude de jambes et de bras qui poussaient contre le sol pour propulser l'immense masse de chair.
- Bordel de merde. S’exclama Drakham à la vue de l’abomination roulant dans leurs directions.
- Reculer de la façade, il va nous frapper de plein face ! Cria Nah.
Khézia, qui courait sans relâche, se jeta à travers une fenêtre pour se mettre à l’abri avant que la créature ne la rattrape de justesse.
Le choc fut d’une violence inouïe, de la chair explosa contre la pierre du bâtiment et mille os se brisèrent en même temps. La créature recula lentement en arrachant la façade de la maison.
Le mage-lame lançait frénétiquement le plus de traits de flamme possible pour tuer la créature, alors que le haut-elfe dévia du mieux qu’il pouvait des morceaux de chair qui s’étiraient du corps principal pour attraper les mages.
Nah prit de l'élan et se jeta en hurlant sur la créature, hachoir en main, tranchant chairs et os dans des giclées de sang et d'organes qui le remplissaient de joie.
Khézai, quant à elle, s'efforça de trouver un tissu dans les débris. Heureusement pour elle, un rideau de l’étage était tombé du plafond devant elle. Elle en arracha une partie et vida ses engins explosifs dessus pour faire un monticule de poudre noire. Avec un lacet, elle referma le bout de tissu en un sac et se précipita à l’étage le plus vite possible pour y retrouver Drakham.
- Drak ! J’ai un explosif ! Enflamme-le quand je le jetterai sur la créature ! Lança-t-elle à l’elfe noir.
- Nah est en plein dedans, faut le faire dégager de là ! Répondit-il en jetant une boule de feu.
- Je m’en occupe ! Déclara le haut-elfe.
Il se rapprocha de la corniche qu’avait créée l’effondrement pour avoir le guerrier bien en vue. Ce dernier tranchait du mieux qu’il pouvait les corps et membres à sa portée, alors que la créature enlace de plus en plus le bâtiment de ses tentacules de muscles reformés.
L’enchanteur se retrouva les manches en dessinant avec son mana des runes sur ses avant-bras et fit mine d’attraper le demi-orc comme s'il était juste à côté de lui, puis le tira en l’air comme s'il soulevait quelque chose de très lourd. Le demi-orc se mit à voler sans comprendre qu’il était la cible d’un enchantement de son ami.
Étant une cible facilement atteignable dans les airs, la créature rapatria ses multiples membres et les élança sur sa cible. Heureusement pour Nah qui aurait été frappée de plein fouet, Khésia avait saisi l’occasion pour jeter son sac d’explosifs. Drakham qui guetter son signal, tendit la main et s’aida de son pouce et de son index pour être le plus précis possible.
Il insuffla son mana dans son doigt et projeta une flamme compressée de la taille d’une bille qui fila en un milliseconde au contact de sa cible qui explosa de mille feux, carbonisant l’abomination, la lésant, gisement innervé sur le sol.
Grâce à ses vifs réflexes, le guerrier s’était recroquevillé sur lui-même et s’était protégé de l’explosion avec le plat de la lame de son hachoir géant.
Le passage libéré, le groupe se dirigea vers les ruines du palais.
Nah et Khézia repensent à l’ancienne magnificence de ces lieux et la noblesse des gens qui y habitent, le contraste avec le champ de ruines les laisse de marbre.
Le silence habite les lieux, même les morts ont laissé là l'ancienne magnificience des hommes qui semblait alors immortelle.
- Il faut trouver une porte. Dit Nah.
Ils se mirent à fouiller dans les décombres, à retourner des morceaux de plafond et de parquet à la recherche d’une porte fonctionnelle. Après quelques heures, Khézia trouva un accès à une cave fermée avec une porte de fer encore intacte.
- Tu penses qu'il est là ?
- Il ne reste plus beaucoup d'endroits où chercher. Répondit Edhelhand.
Nah ouvrit, une odeur de poussière et de vieux parchemins leur parvint.
La bibliothèque de l’archimage royal était là, mais elle n'avait plus rien de majestueux. L’endroit si lumineux était aussi sombre qu’une grotte. Les étagères étaient vides, leur savoir perdu à jamais. Au centre de la pièce, une silhouette était assise dans l'obscurité, l’archimage était là, mais sous une apparence bien différente. Son visage était changé et avait pris les traits d’un haut-elfe. Drakham et Hedelhande comprit vite ce qui se trame ici.
- Oh, vous êtes là ? S’étonna l’archivage, surpris. Désolé de ne pas pouvoir vous offrir l’accueil que vous auriez mérité. S’excusa-t-il, l’air triste et désabusé.
- Qu'est-ce qui se passe ici ? Demanda Nah, confus.
- La fin du projet de ma vie, la chute de ma civilisation, de mon pouvoir...
- Quoi ?
- J'ai créé ses premières lois. J'ai choisi les symboles de sa couronne. J'ai façonné ses croyances. J'ai placé une famille humaine sur le trône et je l'ai guidée pendant des générations.
Khézia croisa les bras.
- Tu as donc passé plusieurs siècles à jouer au marionnettiste.
L'archimage baissa les yeux.
- Oui.
- Et ça a marché ?
Il eut un rire amer.
- Jusqu'à aujourd'hui.
Il désigna la bibliothèque.
- La dévotion de millions d'hommes nourrissait ma magie. Leur foi, leur admiration, leur confiance... tout cela me donnait une puissance presque inimaginable.
Sa voix se brisa.
- Puis la brume est arrivée. Les hommes ont cessé de croire en leur royaume. Ils ont cessé de croire en leur roi. Ils ont cessé de croire en leur dieu.
Il ouvrit les mains.
- Et moi, j'ai perdu tout ce qui me permettait de maintenir mon œuvre.
- Les ambitions et rêves de grandeur des elfes n’ont donc aucune limite. Demanda Khézia en se tournant vers ses deux compagnons de la race susnommée.
Tous deux se regardèrent gênés.
- C’est surtout une sale manie des hauts-elfes. Rétorqua l’elfe noir pour se dédouaner.
- Sottise, le nombre d’elfes noirs qui ont esclavagisé des peuples par la force ou par la duperie doit être au moins égal au nombre de hauts-elfes à avoir voulu fonder leur propre civilisation. C'est une faiblesse de notre peuple. Nous vivons assez longtemps pour croire que nous avons le temps de bâtir quelque chose d'éternel. Regretta Hedelhand en détournant le regard.
Nah se détourna.
- Quel gâchis.
L'archimage releva les yeux.
- Quoi ?
- Des siècles pour construire un royaume, quelques mois pour le perdre. Je n'ai pas le temps de pleurer avec toi.
Il se dirigea vers la sortie.
- Nah, attends, lança Edhelhand.
Le demi-orc s'arrêta.
- Le roi est mort.
Il regarda une dernière fois les ruines de la capitale.
- Il n'a pas de successeur.
Un silence.
- Alors je prends sa place.
Il quitta la bibliothèque. Khézia le suivit immédiatement. Drakham hésita avant de sourire. Edhelhand fut le dernier à partir.
L'ancien archimage resta seul dans les ténèbres. Pour la première fois depuis plusieurs siècles, son royaume n'avait plus besoin de lui. Et il venait de trouver quelqu'un qui avait décidé de le reprendre.
Ils quittèrent la capitale avant la tombée de la nuit, personne ne parla pendant plusieurs heures. Derrière eux, les ruines disparaissaient progressivement au loin. Devant eux s'étendait la route vers Cead Nua.
Khézia finit par briser le silence.
- Tu comptes vraiment faire ça ?
Nah continua d'avancer.
- Faire quoi ?
- Prendre la couronne.
- Il n'y a plus de couronne.
- Tu vois très bien ce que je veux dire.
Le demi-orc réfléchit quelques secondes.
- Quelqu'un doit défendre les hommes qui restent.
- Et tu penses être capable de gouverner tout le royaume ?
Nah regarda l'horizon.
- Non.
Khézia sourit.
- Au moins tu es honnête.
- Je sais combattre. Je sais protéger Cead Nua. Et j'ai appris à écouter ceux qui savent faire ce que j'ignore.
Il tourna les yeux vers Edhelhand, puis vers Drakham.
- Ça devra suffire.
Drakham éclata d'un rire léger.
- Mon cher Nah, vous venez peut-être de devenir le dirigeant d'un royaume en ruines sans même savoir comment fonctionne une cour royale.
- Alors tu m'apprendras.
Le sourire de Drakham s'élargit.
- Avec plaisir.
Edhelhand soupira.
- Voilà précisément ce qui m'inquiète.
Au loin, les premières murailles de Cead Nua apparurent.
Elles n'étaient pas magnifiques. Elles n'étaient pas anciennes. Elles n'avaient pas été bâties par des rois immortels ou des dieux. Elles avaient été construites par des réfugiés, des soldats, des artisans et des hommes qui avaient décidé de survivre.
Nah les regarda, puis sourit.
- Voilà notre royaume.
Et pour la première fois depuis la chute de la capitale, quelqu'un parla de l'avenir.
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